''J'étais têtu à l'époque...''

Claudiu Keseru

Arrivé sur les bords de l'Erdre en 2003 à seulement 16 ans et demi depuis sa Roumanie natale, Claudiu Keseru (33 ans) évolue actuellement en Bulgarie dans les rangs du Ludogorets Razgrad, club avec lequel il vient de prolonger son contrat jusqu'en 2022. Aujourd'hui, l'ancien nantais s'épanouit et affole les compteurs. Son confinement, ses performances sur la scène européenne avec Ludogorets, ses souvenirs de son arrivée à Nantes et de certaines rencontres, son rapport avec les supporters, il se confie. Entretien.

Bonjour Claudiu, comment vas-tu et comment as-tu vécu le confinement en Bulgarie ?

Claudiu KESERU : "Je vais tr√®s bien, merci. Pour √™tre honn√™te, je pense que la Bulgarie √©tait le meilleur endroit possible durant le confinement. J'ai pu sortir de chez moi tr√®s souvent pour aller courir, jusqu'au centre d'entra√ģnement (14 kilom√®tres aller-retour). Je faisais √ßa six fois par semaine. Les parcs √©taient ouverts donc on pouvait se promener, seul, pas en groupe mais c'√©tait tr√®s appr√©ciable. D√©sormais, beaucoup de choses on pu r√©-ouvrir comme les terrasses des restaurants par exemple."

Avais-tu des consignes à suivre de la part de ton club ?

"Au d√©part, on devait vraiment limiter les d√©placements mais rapidement et en voyant qu'il y avait tr√®s peu de cas dans le pays et m√™me pas du tout au cŇďur de la ville √† Razgrad, c'est devenu un peu plus souple. On a repris l'entra√ģnement collectif il y a une semaine maintenant."

L'objectif c'est de conclure le championnat et de remporter un 9ème sacre de rang, ce qui serait le 5ème pour toi !

"Cette ann√©e, et ce malgr√© les changements d'entra√ģneurs principaux (trois coachs diff√©rents depuis le d√©but de l'exercice, ndlr), on r√©alisait quelque chose de tr√®s fort. On est parvenu √† ne pas conna√ģtre la d√©faite en championnat (16 victoires, 7 nuls) et on a √©galement r√©ussi √† se hisser en 16√®mes de finale de Ligue Europa, m√™me si on s'est inclin√© face √† l'Inter Milan (0-2, 2-1, 4-1 en score cumul√©). √Ä titre personnel, c'est √©galement une tr√®s belle saison (12 buts en championnat)."

Avec cette formation de Ludogorets, on a l'impression que tu continues année après année à te montrer encore plus à ton avantage !

"C'est vrai qu'en France par exemple, je n'ai pas eu l'opportunit√© de jouer une place en Ligue Europa ou en Ligue des Champions. J'ai d√©couvert les comp√©titions europ√©ennes en 2014 avec le Steaua Bucarest et on avait perdu les barrages pour acc√©der √† la Ligue des Champions contre... Ludogorets ! C'est l√† que j'ai pu conna√ģtre cette √©quipe et j'avais tout de suite appr√©ci√© le style de jeu affich√©. Au moment o√Ļ je suis parti au Qatar (f√©vrier 2015 - ao√Ľt 2015), le coach de la s√©lection nationale m'a dit que c'√©tait mieux pour moi de jouer dans un championnat europ√©en. √Ä mon retour, j'ai tout de suite su qu'il fallait que j'aille √† Ludogorets."

Un choix payant puisque tu as tout de suite su te montrer décisif pour l'équipe, tout en remportant de nombreux trophées !

"C'est vrai. M√™me avec le Steaua Bucarest, lors de la saison 2014-2015, on avait remport√© quatre troph√©es sur l'ann√©e. Ensuite, j'ai encha√ģn√© avec Ludogorets : deux Supercoupes et quatre championnats ! On file tout droit vers un cinqui√®me sacre, c'est tr√®s plaisant √©videmment. Ce qui me pla√ģt beaucoup, c'est d'avoir cette pression et d'√™tre attendu √† chaque match, chaque saison. Le Bulgarie se d√©couvre vraiment de l'int√©r√™t pour le football. On joue devant 2000 personnes le week-end, en Ligue Europa on peut atteindre 8 000 personnes et en Ligue des Champions, pr√®s de 30 000 spectateurs assistent √† nos rencontres ! Tout le pays est avec nous sur cette comp√©tition, car on le repr√©sente sur la sc√®ne europ√©enne."

Tu es arriv√© √† l'√Ęge de 16 ans et demi √† Nantes, apr√®s avoir quitt√© la Roumanie pour la premi√®re fois. Quels souvenirs as-tu de ce moment tr√®s fort, qui marquait vraiment le d√©but de ta carri√®re ?

"Je me souviens très bien de mon arrivée. Serge Le Dizet et Jacky Soulard m'ont pris sous leur aile, avec mes parents. Ce dernier m'attendait à l'aéroport avec le frère de Christian Karembeu. Il a été mon guide à Nantes. Ça me fait remonter beaucoup de bons souvenirs, notamment en évoquant le nom de Serge Le Dizet. C'est sans doute la personne qui m'a le plus marqué ici au FC Nantes."

Tu as eu ta chance en Ligue 1, après de bonnes performances avec les équipes de jeunes. Quels souvenirs gardes-tu de ces saisons dans l'élite, sous le maillot nantais ?

"J'ai eu la chance d'intégrer un groupe qui était extraordinaire, avec des gars qui ont beaucoup essayé de m'aider. Mais je l'avoue, j'étais extrêmement têtu. Je n'écoutais pas et je n'en faisais qu'à ma tête. Des garçons comme Micka (Landreau), Da Roch' (Da Rocha), Nico' Savinaud, Olive' Quint, Jean-Jacques Pierre… Ils me conseillaient énormément mais c'était mon époque de "folie". Je n'avais pas encore acquis une forme de maturité pour baisser l'oreille et écouter. Petit à petit et quelques années plus tard, je suis arrivé à cette conclusion.
Concernant les rencontres, je me souviens encore tr√®s bien du match √† La Beaujoire contre Rennes (janvier 2005), ma premi√®re titularisation avec ce lob sur Isaksson et une victoire 2-0. Quelle joie √† ce moment-l√† ! J'ai √©galement en t√™te, un match contre Saint-√Čtienne (1-1, 15 octobre 2005). Je l'avais jou√© avec une entorse acromio-claviculaire et une fracture. Je ne voulais pas me faire op√©rer pour jouer contre les Verts √† la maison. Sur mon premier ballon et apr√®s deux minutes de jeu, je lobe Janot pour ouvrir le score. En 2005, on a aussi fait tomber l'OL (2√®me tour, 1-1, 5-4 t.a.b). Formidable."

Aurais-tu aimé faire encore plus avec le FC Nantes, dans ta carrière ?

"Pour √™tre sinc√®re, je ne regrette jamais ce que j'ai pu faire dans ma vie. Mais, c'est s√Ľr que j'aurais pu donner encore davantage lors de mon passage dans ce grand club qu'est le FC Nantes. En revanche, toutes les "b√™tises" que j'ai pu faire en √©tant plus jeune, ont pu m'aider √† grandir et √† atteindre ma maturit√© sportive lorsque j'√©tais un peu plus √Ęg√©. Je suis persuad√© que c'est la diff√©rence entre un jeune homme des pays de l'Est et un jeune fran√ßais par exemple. En France, un jeune peut atteindre sa maturit√© sportive vers 20-22 ans et peut-√™tre qu'un gar√ßon des pays de l'Est l'atteindra plus tard (25-27 ans). Selon moi, c'est √† cet √Ęge-l√† qu'on prend conscience que ce qu'on doit apprendre. Moi, j'ai beaucoup appris. Si j'avais √† refaire ce choix de quitter ma famille aussi jeune, je le referais les yeux ferm√©s, m√™me si j'ai pass√© de nombreuses nuits √† pleurer dans ma chambre au centre, durant deux, trois mois. Ces moments √©taient uniques et j'ai pu me forger mon caract√®re. Je suis arriv√© comme un enfant ici et je suis parti comme un homme, pr√™t √† affronter la vie et affronter mes responsabilit√©s."

Cet été, il devait y avoir l'Euro 2020, dans plusieurs villes d'Europe. En raison du Covid-19, le tournoi a été reporté. Avec ta sélection, vous étiez toujours en course pour vous qualifier avec les barrages face à l'Islande. Est-ce ton dernier grand objectif dans ta carrière ?

"Honn√™tement, √ßa, c'est un bonus ! J'ai jou√© un championnat d'Europe pour mon pays en 2016, en France, avec une saveur vraiment particuli√®re. J'ai disput√© la Ligue des Champions et j'ai marqu√© dans cette comp√©tition, j'ai pris part √† la Ligue Europa, j'ai marqu√© aussi dans cette √©preuve‚Ķ Il ne me reste plus qu'√† marquer √† l'Euro maintenant (rires). J'ai des choses √† apprendre, m√™me √† mon √Ęge et je cherche encore et m'am√©liorer. Je prendrais tout ce qui sera encore √† prendre, √† bras ouverts."

À 33 ans, as-tu déjà pensé à ton après-carrière ? Professeur de mathématiques ? Professeur de langues ?

"(Il rigole). Alors c'est vrai que j'adorais les math√©matiques depuis tout jeune et en ce qui concerne les langues, j'en parle cinq effectivement. Plus s√©rieusement, j'ai envie d'associer toutes les choses que j'aime et je veux conna√ģtre une carri√®re d'entra√ģneur. J'ai d√©j√† commenc√© √† pr√©parer mes dipl√īmes et plus tard, je me vois bien comme entra√ģneur-formateur, un peu comme Serge Le Dizet qui a franchi le pas en entrant dans le monde professionnel."

La Beaujoire, ton lien avec les supporters,… Que veux-tu retenir de tout ce que tu as vécu dans ce stade ?

"Je me souviens parfaitement de la Tribune Loire qui réalisait des "descentes", du haut vers le bas de la tribune, après mes buts. C'était fantastique.
Je vais également retenir un souvenir qui est de nature moins plaisante mais qui restera toujours marqué en moi, c'est ce match face à Toulouse, le 19 mai 2007. Au moment de l'envahissement du terrain, plusieurs supporters sont venus me voir en courant. Je n'ai pas eu la force de réagir mais ils m'ont pris dans leurs bras, pour me protéger et me ramener jusqu'au tunnel. Je ne regardais pas quand ils ont fait irruption sur la pelouse et je suis resté figé, sans comprendre ce qu'il se passait. Mais j'ai toujours tout donné pour le Club. Je suis un passionné et je voudrais malgré tout les remercier pour tout ce qu'ils m'ont apporté, sous le maillot nantais mais aussi lors de mes passages dans d'autres clubs ! C'est assez incroyable mais à chaque fois que je revenais à La Beaujoire, ils criaient mon nom pour que je rentre sur le terrain, ou lorsque je jouais. J'en ai encore la chair de poule aujourd'hui. En tant qu'homme, en tant que footballeur, c'est très difficile d'expliquer ça. Il faut le vivre pour le comprendre."

Par M.G